Par Daphnée Lopresti

 

Qui aurait cru que sous la couverture d’Au rendez-vous des courtisans glacés se cachaient autant de thèmes marquants? Sous sa façade grise et rouge se profile un spectre de couleurs et de nuances complexes qui s’entrecroisent et bâtissent une histoire à l’image du Palais des congrès de Montréal. Grandiose, multicolore et pleine d’effets d’ombres et de lumières saisissants. Vous saisissez la métaphore? Si on est pour élaborer un dossier sur Montréal, aussi bien utiliser des figures de style qui mettent la ville en valeur!

 

Le roman dont je vous parle aujourd’hui, réédité en 2015 chez Les Six brumes avant une première parution, incomplète, chez La Veuve noire en 2004, a été écrit par Frédérick Durand, dont vous pouvez lire ici l’entrevue que Tiffany Qian a faite avec lui dans le cadre de notre premier dossier thématique, sur «L’imaginaire à l’école»! L’histoire élaborée par Durand débute à Trois-Rivières, avant de rapidement se déplacer vers Montréal, comme attirée par un aimant invisible. C’est que l’origine de l’étrangeté qui s’introduit peu à peu dans les vies d’Éric Rivest, cinéphile, et de ses amis semble provenir de Edwige Dietrich, une ténébreuse réalisatrice montréalaise. Après avoir visionné un court métrage éponyme du roman de Durand, Éric et ses compagnons de mésaventure se retrouvent pris dans les filets d’une organisation dont les objectifs les dépassent. En l’honneur de cette étonnante œuvre d’horreur et de fantastique, je voudrais m’attarder sur certaines des «nuances» chromatiques qu’elle exhibe, pour vous donner un avant-goût de ses thèmes.

 

Crédit: Sabina Roman

 

Rouge passion: Au rendez-vous des courtisans glacés propose plusieurs passages où la sensualité et la sexualité sont élevées. La couleur vire parfois au rouge sang quand les choses dérapent et que certaines scènes ardentes tournent au cauchemar. L’écriture directe de Durand dans ces scènes matures m’a beaucoup impressionnée et donne une impression d’honnêteté et de «vrai» au roman. Ici, pas de tabous ou de non-dits; certaines scènes sont très graphiques et hypnotiques! Comme certains personnages, j’ai parfois essayé de me soustraire à des scènes intolérables, mais tout comme eux, j’ai malgré tout poursuivi la quête pour tenter de percer le mystère des courtisans glacés.

 

Noir satanisme: Les lumières de la salle de cinéma s’éteignent, les chuchotements des cinéphiles se taisent, et tous attendent avec impatience le début du film, plissant les yeux pour essayer d’apercevoir quelque chose à l’écran dans la noirceur la plus totale. Rien ne vient, l’inquiétude s’installe; y aurait-il un problème? Puis, soudainement, sans bande-annonce ni scène introductrice, le film commence, à la fois semblable et complètement différent de ce à quoi nos attentes nous avaient préparés. Voilà un peu comment mon approche du satanisme tel que présenté par Durand s’est déroulée. J’avais mille et une idées de ce que pouvait être le satanisme, mais à travers le personnage de Gianna, qui considère ce courant de pensée comme un pilier central de son identité, j’ai découvert une mille et deuxième facette. L’idéologie semblait plus rationnelle dans ses principes, mais moins dans ses manifestations. Chacun des personnages semblait avoir sa propre vision de ce que le satanisme pouvait et ne pouvait pas être, et comme eux, j’ai vu ma curiosité piquée par cette idéologie qui était un des moteurs de l’histoire.

 

Beige apathie: Beige, la moins aventurière des couleurs et probablement le plus gros bémol de ma lecture. Éric, le personnage principal du roman, m’a semblé drapé de beige. Exception faite d’une idée originale ou deux qu’il trouve pour se sortir lui-même de l’embarras, il n’a pas l’étoffe ou le leadership d’un grand héros romanesque. Il m’a paru suivre le courant sans trop de résistance ou d’aspiration. D’ailleurs, aucun des autres personnages ne vient combler ce rôle, et même les antagonistes semblent simplement réagir aux ordres venus d’une source mystérieuse. À l’exception peut-être de la réalisatrice Edwige Dietrich, qui fonctionne selon ses aspirations égoïstes, les personnages m’ont semblé manquer de véritable libre arbitre. Était-ce un effet recherché? Cela donne en effet une certaine touche de réalisme au roman. Il devient beaucoup plus facile de s’identifier à ces personnages simplement humains, qui essaient de faire de leur mieux dans le monde troublant qui s’ouvre devant eux.

 

Bleu relations humaines: À plusieurs moments marquants du roman, Éric Rivest est poussé à se questionner sur le sens qu’il donne aux relations d’amour et d’amitié qui ponctuent sa vie. Relations ouvertes, dilemmes impossibles entre la valeur de l’amour et de l’amitié, rencontres vides de sens. Les formes que prennent les différents contacts dans sa vie forment s’opposent et contrastent les unes avec les autres. J’adore quand un roman pousse à réfléchir et à continuer de se poser des questions, même une fois la couverture refermée. La question qui m’a paru revenir encore et encore dans le roman était la suivante: quelle valeur donne-t-on aux différentes relations que l’on entretient avec les individus qui nous entourent? Peut-on établir des catégories selon la valeur qu’on leur prête? Comme avec les voitures, peut-être? Relations interpersonnelles «entrée de gamme», «de luxe» ou «compacte» ? Avec, en option, les coussins gonflables (en cas d’une chicane sérieuse) et les essuie-glaces (pour les larmes inévitables)? Les conditions horrifiantes et fantastiques auxquelles les personnages d’Au rendez-vous des courtisans glacés sont confrontés font augmenter d’un cran l’importance des réponses à ces questions. Je ne suis pas sûre d’avoir trouvé de réponses qui me conviennent, mais peut-être qu’une relecture ou une discussion animée avec vous permettraient d’y voir plus clair. Je suis curieuse de savoir ce que vous en penserez après avoir lu le roman, chers lecteurs des Horizons imaginaires!

 

Double rainbows – Crédit: Alain Rainville

 

Jaune ligne d’autoroute: C’est ici que Montréal acquiert son importance. Pour trouver des réponses à ses questions, le groupe d’amis est forcé de quitter le décor familier de Trois-Rivières pour aller vers la ville où les courtisans opèrent. Pourtant, ils arrivent dans une version plus sombre de la métropole que celle que l’on connait bien. C’est Montréal, sans être Montréal, comme si leur chemin avait dévié légèrement et qu’ils s’étaient retrouvés dans une nouvelle version de la ville. C’est réellement inquiétant, car il m’a semblé difficile de douter d’une histoire affichant autant de repères familiers. Une tonne de questions reste sans réponses et intérieurement, je me dis, pourquoi pas? Qu’est-ce qui me confirme que ces évènements ne sont pas réalistes, voire réels ? Un peu comme les personnages, je prends chaque jour l’autobus pour quitter la banlieue tranquille et rejoindre Montréal et ses mystères. Et si un jour l’autobus déviait et semblait s’éloigner de la ligne jaune qu’il devait suivre, si quelque chose de similaire venait à survenir, peut-être saurais-je alors à quoi m’attendre grâce Au rendez-vous des courtisans glacés de Frédérick Durand.

 

***Les Horizons imaginaires tiennent à remercier l’éditeur
pour l’exemplaire du livre reçu en service de presse.***

 

Révision: Alina Orza et Mathieu Lauzon-Dicso

 

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