On prend les mêmes et on recommence ? Pas tout à fait…

Dans une fin d’année foisonnante de « suites » et de « fins » de nombreuses séries, en particulier en fantasy avec la saison 4 de The Witcher et l’ultime saison de Stranger Things, certain.es auront peut-être manqué la nouvelle série animée issue des campagnes de Donjons et Dragons (D&D) de Critical Role. The Mighty Nein, sorti de façon hebdomadaire entre le 19 novembre et le 22 décembre 2025, n’a pourtant pas à rougir de sa performance. Après l’impressionnant succès de The Legend of Vox Machina (dont les événements ont lieu dans le monde d’Exandria, créé par Matthew Mercer, le Dungeon Master de Critical Role), les aventures qui couvrent la deuxième campagne d’actual play apparaissent comme le résultat d’une arrivée à maturité.

The Mighty Nein se déroule dans le même univers que la série précédente, vingt ans après les événements décrits dans cette dernière. On y suit la constitution d’un nouveau groupe d’aventuriers dont les compétences et les intérêts ne les prédisposaient pas à une telle entente. Tous plus ou moins losers et malmenés par la vie, les personnages se retrouvent, par la force des choses (ou du destin ?), obligés de coopérer pour sauver leur peau.

© Amazon Prime

Comme pour son illustre prédécesseure, les membres originaux de Critical Role ont repris leurs rôles respectifs. Les visuels des personnages sont encore issus des illustrations aperçues tout au long de la campagne sur Twitch. Mais la production de The Mighty Nein a bénéficié de plus gros moyens et ça se voit. Les graphismes sont plus convaincants dans l’ensemble, avec des effets magiques plus spectaculaires et un aspect d’image moins lisse. Le scénario est également mieux adapté. En effet, si The Legend of Vox Machina semblait coller au maximum à l’actual play — au risque de présenter quelques difficultés pour une audience néophyte — The Mighty Nein démontre un plus grand soin apporté pour rendre l’histoire accessible, traitant le scénario moins comme la transcription d’une partie de D&D et plus comme une série de fantasy à part entière.

Les personnages semblent aussi plus profonds que ce qu’on a pu voir dans la série précédente. Ceci s’explique, bien entendu, par une plus grande expérience de la part des membres de Critical Role, aussi bien du côté de l’interprétation pendant leurs parties de D&D que du côté de la production d’une série de fantasy issue de leurs propres séances de jeu. En résulte une intensité supérieure dans les interactions entre les personnages, les rendant ainsi plus convaincantes. Qui plus est, on assiste à la formation du groupe cette fois-ci. L’établissement d’un rapport de confiance entre les membres de l’équipe à travers les difficultés est une nouveauté qui renforce notre attachement aux personnages.

© Amazon Prime

Les choix scénaristiques effectués pour The Mighty Nein sont plus flagrants que ceux de The Legend of Vox Machina. L’un des premiers concerne le fil narratif d’Essek (Matthew Mercer), un magicien elfe noir appartenant à la dynastie Kryn. Il est présenté comme un ambitieux pratiquant des arcanes menant des recherches secrètes avec « l’ennemi » pour sauver sa mère malade. Inexistante dans l’actual play, la condition de santé de la mère d’Essek apparaît comme un facilitateur narratif manquant un peu de subtilité. D’autant plus que l’introduction d’Essek lui-même, relativement tôt dans la trame, lui fait perdre l’effet de surprise plutôt séduisant dans l’actual play. Il en va de même avec les mystérieux « yeux » tatoués sur le corps de Mollymauk (Taliesin Jaffe), dont on fait trop vite le lien avec une supposée autre identité : le Nonagon, un nom familier pour les personnes qui ont suivi l’histoire sur Twitch et dont l’importance est dévoilée plus tard dans l’histoire. Et pour achever de briser le suspens, l’interaction de Molly avec Vess DeRogna (T’Nia Miller), intrigante et possiblement judicieuse, révèle beaucoup trop sur le passé commun des deux individus. Au rayon des choix discutables, on peut aussi ranger la présentation du Beacon (un artefact magique sacré) comme une arme de destruction massive, ou encore la superpuissance peu discrète des « Volkstrucker », supposés être des assassins très discrets et insaisissables.

Bien sûr, tous les choix scénaristiques ne sont pas mauvais. Je pense notamment à l’arc de Yasha (Ashley Johnson) qui démarre très différemment dans l’émission, mais y gagne en cohérence par rapport à la campagne, au cours de laquelle le groupe devait faire avec les absences répétées d’Ashley Johnson. Ici, Yasha ne rejoint le groupe qu’au dernier épisode, apportant avec elle un éclairage différent des événements en cours. 

Globalement, la série souffre un peu de facilité dans les effets. Les choix discutables mentionnés plus haut donnent l’impression d’une prise en charge trop importante de l’audience, exposant de nombreux fils très tôt dans l’histoire alors que les résolutions n’arriveront probablement qu’au milieu de la saison 2 ou même à la saison 3. En résulte une légère surcharge d’information qui dessert un peu le récit. 

Pourtant, on trouve dans la série des éléments qui en font un contenu très agréable : des personnages bien construits et dont la profondeur, qu’on devine déjà, présage de très beaux arcs narratifs, un rythme maîtrisé entre action soutenue et moments d’introspection, des graphismes de qualité et un scénario mieux travaillé que son prédécesseur. 

The Mighty Nein est arrivée dans une course de mastodontes avec lesquels elle ne pouvait pas vraiment rivaliser. Néanmoins, elle apparaît comme une série de fantasy de premier plan disposant d’un vrai budget et réalisée de manière sérieuse, limitant les effets fanservice qu’on pouvait observer dans The Legend of Vox Machina. Si les choix ne sont pas tous à mon goût, ils sont assumés et participent à l’image de maturité qui se dégage de ces huit épisodes. Discrètement, The Mighty Nein s’est peut-être imposé comme l’une des meilleures séries animées de fantasy de 2025.