Attention : cette critique dévoile certains aspects de l’intrigue !

La nouvelle pour laquelle Geneviève Blouin s’est vue accorder le Prix Solaris 2022 est parue dans la 223e édition de la revue Solaris, publiée le 11 août dernier. Dans ce monde, certaines femmes sont des carapacées, d’autres, des marcheuses. Les hommes, quant à eux, semblent tous être des marcheurs. On y suit Manuté, un marcheur, lors d’un jour de travail. Les hommes sont chargés des tâches agricoles, assignées selon leurs clans lors du Conseil mensuel, dont Manuté fait nouvellement partie. La majorité des femmes sont des carapacées et vont à la plage pendant la journée pour s’occuper des enfants. 

Cependant, une minorité d’entre elles sont des marcheuses, et ce sont elles qui sont un point de tension entre Manuté et les autres chefs lors du Conseil. Pito, le chef du Conseil, souligne que les marcheuses sont capables de travailler avec les hommes le jour même lorsqu’elles sont enceintes. Il conclut que ce serait préférable de les favoriser plutôt que les femmes carapacées qui, selon le Conseil, ne font que manger la récolte. Manuté s’offusque contre cette idée, mais il pense y voir une partie de raison, puisque sa propre femme Hina lui avait demandé de rapporter plus d’herbe à manger ce soir-là, un point qui oblige le couple à se séparer pour la journée sur une discussion tendue. 

Au midi, Pito invite Manuté à passer la pause du travail avec lui, l’emmenant voir une belle jeune carapacée nommée Rava et l’invitant à profiter de ses joies corporelles. Pourtant, Manuté se voit dupé, puisque Pito avait prévu que Manuté jouisse de la sœur jumelle marcheuse de Rava. N’ayant pas consenti, Manuté se sent violé par la relation et passe le reste de sa journée à tenter de trouver les mots pour l’expliquer à sa femme. Pendant ce même après-midi, Pito relève Manuté de ses fonctions de chef, racontant aux membres du clan que Manuté lui a admis ne pas être à l’aise dans le poste. Au retour de Manuté, Hina, voyant qu’il ne se sent pas bien, lui suggère de prendre une journée de repos, ce que Manuté, chaud de fièvre, accepte de manière semi-cohérente. 

Le lendemain, à tête plus reposée, il tente d’informer Hina de ce qu’il a vécu la veille et des vraies intentions du Conseil. Hina, ayant déjà entendu l’histoire de Rava, avait décidé de le prendre en confiance et lui montrer les cultures agricoles secrètes maintenues par les carapacées, et de leur intention de fuir.

La fin ouverte du roman est un autre aspect intéressant, illustrant toutes les possibilités futures qu’aucun couple ne peut s’imaginer, même en planifiant leurs projets de vie.


Cette nouvelle est une belle métaphore des réalités d’une relation de couple avec enfants dont un parent reste au foyer. On y voit clairement, à travers les réflexions et les réalisations de Manuté face aux actions et propos des autres personnages, la progression historique de la perspective qu’a eu la société européenne et nord-américaine envers le parent (historiquement la mère) qui est resté au foyer1,2. Autrefois vénérée publiquement pour son rôle dans l’élevage des enfants, les chefs y voient une possibilité de bénéficier personnellement de leur temps et de leurs efforts. Ils font sentir leur influence sur la société, qui change progressivement d’avis pour voir ces parents comme paresseux.ses et ne faisant aucun travail, chose que toute personne ayant entrepris ce rôle pourra réfuter avec aisance. La vie secrète des carapacées reconnaît bien la valeur du travail au foyer qu’à l’extérieur de celui-ci, chose que j’apprécie. Elle reconnaît que c’est une décision qui revient aux personnes dans le couple seulement. La fin ouverte du roman est un autre aspect intéressant, illustrant toutes les possibilités futures qu’aucun couple ne peut s’imaginer, même en planifiant leurs projets de vie.

La nouvelle reflète aussi les réalités quotidiennes d’une vie amoureuse d’une manière qui permet à tous et chacun de comprendre les positions des deux personnages. J’ai aimé comment Blouin accentue des problématiques et les sentiments qui transcendent les générations. J’avais l’impression par moments d’y voir un couple de l’âge de mes grands-parents, parfois de mes parents, et parfois de mon âge dans ce monde particulier.

J’ai bien aimé que cette nouvelle m’oblige à réfléchir d’une manière qui m’a rappelé de mes cours de littérature. J’avoue qu’au début de ma lecture, j’ai pris quelques instants pour tenter d’orienter mes réflections et chercher des indices sur les messages véhiculés. Ce n’était que vers la fin que j’ai réussi à placer les morceaux de mon casse-tête. C’est ce « Aha ! » qui m’a permis de complètement me plonger dans ce monde particulier et d’en apprécier sa complexité. Il y a une certaine beauté inexpliquée dans le quotidien. L’histoire de Manuté et Hina la capture bien, sans pour autant sacrifier de la justesse du commentaire social sous-jacent.

Somme toute, un prix bien mérité pour une superbe nouvelle.

Sources :

1 : https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/1066480715615631

2 : https://observatorio.campus-virtual.org/uploads/30420_Zimmerman_CFT2000_Marital.pdf

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