Par Sylvain Liu

 

Prenez le temps de fermer les yeux et de rêver. Dans votre rêve, visualisez une petite île verdoyante au milieu de l’océan Indien sur laquelle vit une tribu qui, justement, maîtrise l’art de rêver. Imaginez-vous ce peuple primitif connu sous le nom des Sénoïs, dont le mode de vie tourne entièrement autour du monde onirique. Voyez ces gens se rassembler chaque matin autour du feu pour s’entretenir de leurs rêves de la nuit dernière. Songez maintenant à ce qui arriverait si la connaissance détenue par les Sénoïs était introduite dans notre société et que cette connaissance provoquait une véritable révolution de la civilisation occidentale. Verrait alors le jour une école qui enseignerait à bien dormir et à développer son potentiel intérieur par la maîtrise du sommeil et de la subconscience. Les rêves des gens seraient projetés sur le grand écran, inaugurant ainsi le cinéma onirographique. Dans le domaine des sciences, des percées époustouflantes donneraient aux gens la possibilité de contrôler leurs propres rêves et, même, de rendre visite aux personnes qu’ils étaient dans le passé.

Voilà le futur possible que propose Bernard Werber dans son roman Le Sixième sommeil, paru en 2015 aux Éditions Albin Michel. Dans son vingt-troisième oeuvre, l’écrivain français présente Jacques Klein, un étudiant en médecine dont la mère est une scientifique ayant effectué plusieurs recherches importantes sur l’univers des rêves. Après la mystérieuse disparition de cette dernière, Jacques rencontre en rêve une version de lui-même du futur qui est venue le retrouver pour l’aider à retrouver sa mère. C’est ainsi que, guidé par cet autre Jacques plus âgé, Jacques se rend sur une île en plein milieu de l’océan Indien, chez le peuple des Sénoïs, qui l’initie à l’interprétation des rêves en lui révélant les plus mystérieux arcanes de leur art.

Crédit photo : Sylvain Liu

Bernard Werber explore à nouveau le genre de la « philosophie-fiction », terme qu’il préfère à celui de science-fiction et qui reflète mieux son désir d’évacuer les discours technocentristes au profit des modes de pensées innovateurs. Les idées avant-gardistes du roman, telles que la possibilité de se brancher à un grand rêve collectif de l’humanité, de revoir en rêve la personne que l’on a été dans le passé pour lui donner des conseils de vie ou encore d’apprendre à l’école comment maîtriser ses rêves pour en faire bon usage, montrent une fois de plus le côté visionnaire de l’écrivain. Prière toutefois aux puristes du beau style de s’abstenir : le style bref et cru de Bernard Werber risque de ne pas plaire aux amateurs de littérature parnassienne. En effet, l’auteur de philosophie-fiction n’est pas du genre à enfiler les mots chics en phrases comme l’on enfile des perles en colliers. Semblant privilégier le contenu au contenant et porté vers le mouvement des idées, Bernard Werber reste simple dans son écriture et tisse ainsi une histoire consistante et riche en intrigues.

Comme la plupart des oeuvres de Bernard Werber, Le Sixième sommeil ne doit pas être l’objet d’une lecture passive. En plus d’être un roman, Le Sixième sommeil est aussi un guide pratique qui incite le lecteur à prendre conscience du grand pouvoir qu’il détient sur ses rêves. L’écrivain met en scène une académie des rêves et envisage la possibilité d’enseigner la maîtrise du sommeil récupérateur et de l’onironautique, l’exploration de l’univers des songes. Des soldats qui disposent de peu de temps pour dormir peuvent se préparer pour la prochaine bataille en ne dormant qu’une heure par nuit grâce à la commande volontaire des différentes phases du sommeil, les insomniaques peuvent améliorer leur condition de sommeil en suivant des pratiques guidées, et tout le monde a la possibilité de totalement contrôler le scénario de ses rêves en maîtrisant la technique du rêve lucide. En lisant le roman, le lecteur est poussé à porter un regard nouveau sur lui-même, sur le potentiel caché de sa subconscience et de ses rêves. Une fois la lecture terminée, il découvre un dernier cadeau laissé par l’écrivain : à la fin du roman, des pages vierges lui sont laissées pour qu’il y note ses propres rêves. Bernard Werber, cet écrivain avant-gardiste, a fait de son roman beaucoup plus qu’une œuvre de divertissement : il l’a transformé en un outil pour communiquer avec ses lecteurs et pour les initier au pouvoir des songes.