Par Wan Jing Mai

 

Imaginez deux peuples rivaux, les « Gardiens » et les « Faucheurs », qui comme les Capulets et les Montaigus de Roméo et Juliette, se vouent une haine sans merci. Imaginez leurs ressortissants comme des êtres magiques et ailés, dans un vingt-et-unième siècle proche du nôtre. Vous êtes alors en train d’entrevoir le contexte de la trilogie du Livre de Saskia, une fantasy urbaine de l’auteure française Marie Pavlenko, dont le premier tome est originalement paru à la maison d’édition Scrinéo en 2011 dans sa collection pour la jeunesse ; la série est toutefois maintenant disponible dans la collection « PKJ » de Pocket. Les Gardiens et les Faucheurs forment donc la race des Enkidars ; ces deux peuples existent depuis la nuit des temps et vivent parmi les humains un peu partout sur Terre, à l’insu de ces derniers. Découvrir l’existence de tels êtres est une chose, incroyable en soi ; devoir accepter le fait, du jour au lendemain, qu’on appartient à un groupe d’êtres si surnaturels en est une autre ! Eh bien, c’est ce qui arrive à Saskia, 18 ans, l’héroïne de la série. Et comme si ce n’était pas assez, elle réalise aussi que deux inconnus la suivent partout où elle va. De quoi rendre une personne folle, quoi ! Non seulement cela la force à réévaluer toute son identité et à se remettre en question, mais il faut aussi qu’elle soit entraînée dans une suite de dangers inconnus, qui surviennent alors qu’une vieille prophétie s’actualise. Ne voulant d’abord pas croire être « l’Élue » de la légende, surtout sans preuves concrètes, Saskia décide plutôt de faire semblant de continuer à mener une vie normale, en ne pouvant s’empêcher d’essayer de maîtriser les nouveaux pouvoirs qu’elle vient de se découvrir. Évidemment, ça devient plus complexe pour elle, pour le plus grand plaisir des lecteurs !

 

Avant toute chose, je dois rappeler que le livre cible d’abord les adolescents, plus précisément des adolescents français, puisque son histoire commence en France, et je suppose que les références de lieux doivent être plus évidentes pour de jeunes Français qu’elles le sont pour de jeunes Québécois. Cependant, comme le pays et sa géographie, son histoire, etc. ne sont pas des éléments clés dans le récit, n’importe quel lecteur peut facilement suivre les aventures de l’héroïne ; je n’ai personnellement pas ressenti de difficulté sur ce plan-là lorsque j’ai lu les romans, il y a maintenant trois ou quatre ans.

Crédit photo : Daniel Baker

S’il y a un aspect que j’ai particulièrement aimé dans cette série de fantasy urbaine, c’est comment elle nous expose à des créatures complètement nouvelles, tout à fait inédites, et non pas à des personnages interchangeables qu’on retrouve dans pratiquement toutes les autres œuvres du genre, comme le vampire, la sorcière et le loup-garou. Ça m’a d’abord surprise, et grâce à cela, j’ai ensuite aimé en découvrir davantage sur les Enkidars, cette espèce nouvelle et originale, ainsi que sur le monde caché où ils vivent et qu’ils dissimulent aux humains. Les deux peuples, les Gardiens et les Faucheurs, sont donc bien développés : leur rôle est clair, les caractéristiques associées à chacun sont facilement identifiables et même leurs coutumes sont expliquées avec finesse. Alors que les Gardiens ont le devoir de sauver des vies, les Faucheurs ont la responsabilité d’absorber les souvenirs d’un humain qui vient tout juste de mourir. Or, même si les responsabilités sont importantes et les risques sont sérieux des deux côtés, les deux peuples se détestent pour des raisons puériles, et aucun n’essaie de comprendre l’importance du rôle de l’autre. Cela les rend étrangement plus… humains ! De plus, Pavlenko a imaginé une hiérarchie sociale propre à chaque peuple ; leurs règles sont à la fois précises et simples à comprendre. Même si ces hiérarchies ne sont pas cruciales à l’histoire, j’ai beaucoup apprécié l’effort que l’auteure a déployé afin de créer deux sociétés imaginaires autant que réalistes. Bref, j’ai pu constater que l’auteure a consacré beaucoup de son travail à l’élaboration de l’univers des Enkidars, ce qui assure une base solide à l’intrigue du roman. En effet, cela rend la lecture plus intéressante, même si, dans le premier tome, l’univers apparaît comme plutôt flou. En effet, comme on suit Saskia dans ses aventures et que nous en apprenons autant qu’elle sur les Enkidars. Ceux-ci demeurent mystérieux sur une bonne partie de la trilogie.

 

Malgré cette confusion initiale dans le premier volume, que j’ai en fait sentie voulue, l’histoire reste captivante. Il m’a été facile de comprendre Saskia et de compatir avec elle : en effet, malgré sa jeunesse et grâce à son entêtement, elle n’abandonne jamais et elle mûrit petit à petit, tout au long du récit. Oui, l’histoire demeure assez traditionnelle, puisqu’une idylle amoureuse naît entre elle et Tod, un des deux inconnus qui l’espionne, mais leur couple ne devient jamais l’unique point central de l’histoire. Marie Pavlenko a plutôt su faire de leur romance quelque chose de réaliste, loin des clichés sirupeux, en équilibrant les bons et les mauvais moments qu’ils passent ensemble, tout en ne perdant pas de vue l’intrigue principale.

 

Enfin, Pavlenko réussit à finir sa trilogie sur un vrai crescendo, sans pourtant en faire trop. La fin est haletante, pleine de suspens, et toutes les émotions que l’histoire avait préalablement éveillées en moi ont rejailli. Pavlenko sait comment surprendre ses lecteurs ! D’ailleurs, tout au long du récit, je suis demeurée étonnée par les chemins que me faisait prendre le récit : on ne devine pas les rebondissements à venir en lisant ce roman, ce qui rend la lecture encore plus captivante. La fin du dernier tome clôt donc magnifiquement une série surprenante, même si on voudrait avoir encore un chapitre ou deux de plus à dévorer. Le Livre de Saskia plaira assurément à tous les jeunes qui recherchent une histoire d’action efficace, à laquelle on a ajouté de la magie et de l’amour en respectant les règles du bon équilibre !

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