Par Audrey Schafer

© Audrey Schafer

L’œil du héron, publié par Ursula K. Le Guin en 1978[1], n’est pas reconnu pour être son meilleur roman, mais il fut et demeure toutefois une importante étape dans sa carrière : il s’agit de son premier roman dont le protagoniste est une femme. En effet, malgré son indiscutable impact dans l’avancement de la science-fiction, Le Guin a déjà été critiquée pour le manque de protagonistes féminins dans ses livres. D’ailleurs, même son œuvre emblématique La main gauche de la nuit, reconnue pour le traitement des enjeux de la diversité sexuelles, a reçu son lot de critiques, comme quoi la neutralité sexuelle y était surtout… masculine. Le Guin elle-même a raconté comment elle avait de la difficulté à créer des protagonistes féminins parce qu’elle se retrouvait à « penser comme un homme » pour pouvoir inscrire ses premiers livres dans la filiation de la science-fiction traditionnelle. Ainsi, même si le récit de L’œil du héron commence avec un protagoniste masculin, celui-ci devient un personnage secondaire à l’arrivée de Luz. Le basculement s’est avéré très important, puisque Le Guin elle-même a expliqué que si elle n’avait pas agit ainsi et trouvé un moyen de diversifier les personnages de ses histoires, elle aurait probablement arrêté d’écrire.

D’après moi, Luz est un personnage fort, ardent et compatissant qui inspire du respect et de l’admiration. Dans l’histoire, elle est la fille d’un des « Boss », soit un des hommes qui gouvernent la planète Victoria. Celle-ci sert de prison aux exilés de la Terre, dans un futur où la planète est devenue surpeuplée et prise dans les conflits. Sur Victoria, les Boss ont créé un monde autoritaire et patriarcal dans lequel les femmes n’ont aucune voix ni fonction autre que de servir les hommes. Des pacifistes surnommés « les personnes de la paix » ou les « Shantih Towners » habitent aussi sur Victoria; ils y sont arrivés quelques générations après les Boss. Adoptant un mode de vie égalitaire qui prône la non-violence, les Shantih Towners ont rapidement été désignés comme des citoyens de seconde zone, à qui les Boss ordonnent de faire toutes les corvées difficiles et manuelles.

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Le courage qui se manifeste à travers Luz rend ce personnage vraiment superbe. Dans l’histoire, elle tourne le dos à son père, un des chefs des Boss, pour s’enfuir auprès des Shantih Towners, des étrangers si différents de Luz, dans l’espoir de les aider eux autant qu’elle-même. La jeune femme avait commencé à songer à son départ après avoir discuté avec Vera, une des chefs des Shantih Town, placée prisonnière des Boss dans la maison du père de Luz. Grâce à Vera, Luz découvre d’autres façons de vivre que le mode autoritaire de ses congénères, une approche plus libre et tolérante de la vie. En découvrant les sentiments de Luz au moment où elle s’éloigne de son foyer, en ressentant son anxiété et son insécurité, j’ai développé un immense respect pour cette jeune femme qui prenait en main son destin et qui décidait de faire en sorte que ses actions comptent pour quelque chose, qu’elle saurait contrôler. Puis, elle commence à travailler avec les Shantih Towners pour le bien de la communauté. La force et l’autorité de son caractère surprennent d’abord ces gens de paix, mais ils l’accueillent tout de même parmi eux, comme quelqu’un qui veut travailler pour le bien de la communauté. Luz a alors un impact important dans le dialogue des Shantih Towners, qui n’arrivaient pas à sortir du paradoxe de leur existence pacifique : comment éviter de propager la violence sous toutes ses formes sans toutefois se laisser maltraiter par les Boss ? Luz leur fait comprendre que même leur résistant peut être active sans être violente. 

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Luz Marina est aussi un personnage qui vient me cherche parce ce qu’elle représente est toujours pertinent encore aujourd’hui. Je vois en elle une féministe qui prend le contrôle du pouvoir qu’ont ses actions sur le monde afin d’avoir un impact positif sur sa communauté – et ce, même si Luz est une personne entière et assertive en partie grâce à son éducation chez les Boss, les oppresseurs. Je n’ai que du respect pour elle et, comme première héroïne de Le Guin, elle a su mettre la barre haute pour la suite des choses.  Je comprends pourquoi L’œil du héron n’est pas le livre favori des lecteurs d’Ursula K. Le Guin. Certains des autres personnages manquent de complexité, et l’histoire donne parfois au lecteur l’impression d’être un peu décousue. Tout de même, d’après moi, cette histoire mérite d’être lue pour la simple présence de Luz Marina et l’influence qu’un tel personnage peut avoir sur ceux et celles qui la découvriront.

Révision : Selena Laneuville


[1] L’œil du héron a originalement été écrit en anglais. Le livre a été traduit en français et publié de nouveau en 1983, mais, malheureusement, n’est plus du tout à l’imprimerie en français depuis plusieurs décennies.

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