Par Amalia Greve Danielsen

 

L’université, voire l’école en général, vous a-t-elle déjà semblé n’être qu’une source de stress et d’ennui, une cause d’insomnie ? Étant moi-même étudiante au cégep, je peux vous assurer que plusieurs de mes pairs vous répondront « oui ! ». Or, sous ce couvert sévère et démoralisant, on s’aperçoit rapidement qu’on peut aussi y trouver des réalités plus humaines, plus intimes, plus surprenantes : de nouvelles amitiés, des amours naissants, des ennemis dans la compétition et, avec de la chance, un peu de magie… C’est d’ailleurs là une partie seulement de ce que l’on retrouve à l’Université – majuscule voulue -, seul lieu d’apprentissage dans le vaste monde où se déroule l’histoire du Nom du vent, premier roman de l’auteur américain Patrick Rothfuss. Des moments tragiques, des secrets insoupçonnés, de la magie ensorcelante et de dangereuses aventures sont au rendez-vous dans cet excellent premier tome des Chroniques du tueur de rois paru en anglais en 2007 chez DAW books, mais disponible en français depuis 2009 aux Éditions Bragelonne. Kvothe, employé d’une taverne, montre à ses habituels clients la façade d’un brave gaillard, gai et loyal. Or, sous son vernis de comptoir, Kvothe est en réalité un homme las et malheureux. Son apprenti et très bon ami Bast décide donc de lui redonner goût à la vie en lui demandant de raconter sa glorieuse jeunesse, celle d’un jeune homme, qui grâce à son charme, à son esprit vif et à son talent inné pour la magie, a réussi l’exploit d’entrer à l’Université pour apprendre la magie. Et tout cela alors qu’il n’avait que 15 ans et qu’il devenait le plus jeune étudiant de l’Université. En écoutant son récit, on découvre toutefois que, malgré toutes les opportunités qui se sont offertes à lui et qui lui ont ouvert de nombreuses portes pour apprendre à maîtriser son savoir, sa grande curiosité et son arrogance lui ont bien souvent apporté des ennuis qui ont entravé sa lourde quête. Car Kvothe avait une raison de rejoindre l’Université, et la vengeance y comptait pour beaucoup…

Crédit photo : Amalia Greve Danielsen

L’une des choses les plus engageantes que l’on découvre dans ce roman est la double narration de Kvothe, soutenue par la plume envoûtante de Rothfuss. En effet, l’auteur nous présente d’abord Kvothe à l’âge adulte, qui raconte ses souvenirs de jeunesse au célèbre scribe Chronicler, « invité » par Bast à le faire. On constate d’ailleurs bien vite pourquoi Chronicler est si fameux : il sait retranscrire les mots d’un homme aussi vite que celui-ci parle. Pendant la lecture, on oublie facilement que ce qu’on lit, ce sont les souvenirs du passé d’un homme et non des aventures qui se passent au fur et à mesure que l’on tourne les pages : Rothfuss maîtrise bien l’art de la narration ! Lorsqu’il est temps de revenir à la réalité du Kvothe adulte, on retombe dans une ambiance triste et sombre, complètement différente de celle de la narration de Kvothe, ce qui donne l’impression d’être arraché au passé. Cet effet que la double narration nous force à ressentir est à la fois très saisissant et plaisant à lire. De plus, en tant que grande amatrice de fantasy, j’ai aussi aimé explorer le monde de Kvothe et de ses amis, qui porte le nom un peu étrange des « Quatre Coins de la civilisation ». Les pays et les régions que l’on voit sur la carte, au début du roman, ne sont pas tous explorés dès le début de l’histoire. On apprend tranquillement à connaître chacun de ces endroits avec Kvothe, au gré de ses souvenirs et de ses voyages, ce qui aide à se mettre dans ses souliers pendant qu’il arpente de nouveaux territoires, dans un monde bien différent du nôtre, aux paysages vastes et poignants. Autre chose qui m’a plu : des mythes et des légendes, propres aux Quatre coins de la civilisation, se mêlent au récit de Kvothe et renforcent le sentiment que son monde existe. J’y ai perçu quelque chose de plus concret que ce que l’on peut trouver dans d’autres romans de fantasy aux arrière-mondes moins développés. En effet, les légendes du roman, comme celles de Lanre ou des Chandrians, sont souvent racontées à Kvothe, pendant sa jeunesse, de façon mystérieuse, alors qu’il cherche à connaître la vérité derrière ces récits pour retrouver certains personnages légendaires qui lui ont auparavant causé du tort.

Le Nom du vent est, en somme, un excellent roman de fantasy, où même si on suit encore une fois un autre jeune héros qui part à l’aventure pour réussir une quête épique, on prend plaisir à l’y accompagner. L’auteur doit s’en douter, car il semble prendre un malin plaisir à faire attendre ceux de ses fidèles lecteurs qui ont déjà terminé le second tome… paru il y a six ans déjà ! Malgré l’attente, je vous recommande fortement d’ouvrir les portes de l’Université et de laisser Kvothe vous guider au gré de ses souvenirs.

 

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