par Awa Hanane Diagne

La Renaissance est une période historique qui suscite un grand intérêt parmi les intellectuels de tous les domaines tels que l’anthropologie, l’histoire, les sciences et l’art. En particulier, plusieurs écrivains et chercheurs explorent encore aujourd’hui la culture de cette époque, en particulier celle de son berceau: l’Italie. Effectivement, l’Italie de la Renaissance a abrité de nombreuses figures historiques qui continuent à influencer la littérature contemporaine. C’est certainement le cas dans Lent, un roman de Jo Walton publié en 2019 où la théologie chrétienne, le fantastique, ainsi que la fiction historique sont combinés en la personne de Girolamo Savonarola, un frère dominicain et réformateur qui, dans la vraie vie, a établi et dirigé la dictature théocratique de Florence de 1494 à 1498, l’année de son exécution. Il est mort pendu et brûlé après avoir été excommunié et accusé d’hérésie et de prophétisme. 

La vie de Savonarola, qui a divisé ses contemporains, demeure l’objet de polémiques pour les historiens. Pour les Florentins du Quattrocento, « ce fut ou bien un saint et un martyr, ou bien un révolutionnaire exalté, ou bien un fabulateur, voire l’Antéchrist » (Univeralis). D’après les historiens modernes, qui doivent discerner les éléments mystiques, politiques et pathologiques de la vie du réformateur, le prieur de Florence est à la fois « un agitateur à l’esprit mal équilibré, un rebelle porté par la haine, un saint homme aux outrances sincères, un réformateur dans la lignée de Nicolas de Clamanges et de saint Vincent Ferrier, un prédécesseur de Luther » (Universalis). À cette époque, les moines, dans de nombreuses régions, vivent dans des conditions excessives et luxurieuses. S’opposant à ces péchés, Savonarola s’éloigne du monde et se concentre de plus en plus à l’étude de la Bible. Savonarola prêche principalement contre le luxe, la recherche du profit, la dépravation des puissants et de l’Église, la recherche de la gloire. Sa conviction extrême l’amène même à dénoncer le pape Alexandre VI, la ville de Rome et les grands hommes d’affaires de l’époque comme étant des incarnations du Diable. Parmi d’autres, Savonarola s’attaque à la famille Medici, une famille symbolisant l’opulence à l’époque, en prédisant la mort de Lorenzo de’ Medici. Sa prophétie se réalise en 1492, l’année où le roman débute et où la fiction rencontre la réalité.

L’histoire de Lent se déroule à la fois à Florence et en Enfer, deux endroits contrastés. En effet, Florence est une ville d’art, à l’architecture fascinante. Savonarola la voit même comme un refuge contre le malin. Plus encore, il voit que sa ville est la cible du Diable, qui envoie ses hordes infernales contre les murailles florentines: 

Have the Gates of Hell been opened? Shrieking demons are swarming all over the outside walls of the convent of Santa Lucia, everywhere the light of their lanterns reaches. It’s unusual to find so many demons gathered in one place. They are grotesque and misshapen, like all the demons Brother Girolamo has ever seen. Stories abound about demons that can take beautiful human forms for the purposes of seduction and deceit, but if there is truth in them, God has never revealed it to him (Walton 11). 

En effet, dans le roman, Savonarola est capable de voir et de bannir les démons. Il a aussi un don, celui du prophétisme. À mon avis, les démons mythologiques que le frère est capable de percevoir peut également être vu comme une métaphore pour la débauche et l’avarice qui affecte de nombreux groupes différents dans la société romaine qui se retrouve hors des murs de Florence tels que les moines et les politiciens. Les premiers chapitres du livre sont dédiés à la délinéation du vécu de Savonarola, ses visions, ses croyances et même sa vie politique. Par contre, au point où le lecteur assumerait que l’histoire se terminerait, la mort du frère, Walton dirige le récit dans une direction inattendue. 

© Awa Hanane Diagne

Effectivement, Savonarola se réveille en Enfer où il réalise que son identité a drastiquement changé. Instantanément, toute son existence terrestre est invalidée. Tout le travail qu’il a accompli durant sa vie en tant que mystique et prophète n’a aucune importance dans la mort, ce qui remet en perspective l’attitude supérieure que le frère a exprimé envers ses contemporains. Il a perdu la reconnaissance qu’il avait autrefois et est condamné à répéter sa vie et sa mort encore et encore, torturé entre les deux vies par des séjours sans fin en enfer, où toute grâce est inexistante. Après plusieurs voyages tortueux entre la vie et la mort, Savonarola revient sur Terre en 1492, l’an où le récit a initialement débuté. Cette fois, Savonarola se souvient de son vécu, est conscient qu’il revit sa vie et se consacre alors à changer son passé, son présent et, en particulier, son futur. À plusieurs reprises, Savonarola essaye différentes approches afin de trouver un moyen de briser le cycle, de conserver sa grâce et de maintenir son image d’être bien-aimé parmi les Florentins.

Les voyages incessants entre la Terre et l’Enfer que Walton enchaîne dans le roman sont très similaires au processus purgatif, un concept que Dante Alighieri, un poète italien de la Renaissance, a exploré dans ses écrits. En effet, le purgatoire est la condition, le processus ou le lieu de purification ou de punition temporaire dans lequel, selon la croyance chrétienne médiévale et catholique, les âmes de ceux qui meurent en état de grâce sont préparées pour le ciel. Par contre, Savonarola ne meurt pas en état de grâce, ce qui le force à revivre des épreuves et des tribulations. Entre autres, le récit questionne et explore la légitimité de la rédemption. L’essence de Savonarola se transforme à plusieurs reprises à travers le roman (d’après moi, pour le mieux). Par contre, son sort demeure néanmoins le même à la fin du récit: « Girolamo falls forward, onto his face, like good people. The Gates of Hell have been opened » (Walton 377). En tant qu’humains, il est naturel de rêver de pouvoir changer son passé. Lent révèle que cela est peut-être impossible, car c’est inutile de se fixer sur des actions qui se sont déjà manifestées dans l’univers. Le parcours du protagoniste révèle également l’importance des intentions: est-ce que le processus purgatif est valide si quelqu’un souhaite seulement changer son passé et se purger de ses pêchers afin de se retrouver au paradis? 

En outre, le roman explore un débat métaphysique important. Il y a deux théories principales qui décrivent la nature du temps, la théorie A et la théorie B. D’après la théorie A, selon laquelle la différence entre le passé, le présent et le futur reflète une distinction ontologique, le temps est considéré comme étant dynamique: ce qui était le futur, est le maintenant présent et sera éventuellement le passé. Ensuite, il y a la théorie B du temps, selon laquelle il n’y a pas de distinction entre le passé, le présent et le futur. Le fait que nous établissions cette distinction dans la vie ordinaire est un reflet de notre perspective sur la réalité temporelle plutôt qu’un reflet de la nature intrinsèque du temps. Les aventures de Savonarola dans l’univers créé par Walton m’ont beaucoup fait penser à la théorie B, car la nuance entre le passé, le présent et le futur est assez floue dans l’histoire. En brouillant le concept du temps, je constate que Walton permet au protagoniste de montrer sa nature aimable au lecteur et d’avoir la chance de se développer d’une manière alternative à la réalité historique. Vraiment, le Savonarola dans Lent est assez différent du Savonarola que les historiens contemporains décrivent. 

De plus, j’ai apprécié l’exploration de concepts complexes dans l’histoire, ainsi que la fascination que Walton démontre pour tout ce qui est lié à la Florence et la Renaissance. Sa passion pour l’art et l’architecture de l’époque est ressentie à travers le roman et inspire le lecteur à s’immerger dans cet univers unique: « He can see Brunelleschi’s dome for the last time in this life, huge but elegant, lifting his heart every time he sees it, even now » (Walton 376).

© Awa Hanane Diagne

En somme, Lent, un roman qui fait la preuve de la complexité et du talent de Jo Walton, mélange le fantastique, l’histoire de la Renaissance, la religion et la philosophie afin de pousser le lecteur à se questionner sur la nature du pardon et la purification de ses erreurs à travers Girolamo Savonarola, un personnage qui est intriguant en termes d’histoire et de fiction. En revanche, étant donné que Savonarola est une figure historique importante, le roman de Walton aborde également l’essence du vécu collectif de l’humanité, l’histoire, et en quoi il serait possible de la modifier. 

Sources: 

Lent par Jo Walton (version Kindle)

https://www.britannica.com/biography/Girolamo-Savonarola

https://www.universalis.fr/encyclopedie/jerome-savonarole/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jérôme_Savonarole

https://www.rep.routledge.com/articles/thematic/time-metaphysics-of/v-2